Haut Tonkin - 1933

« Certes, on voit tout de suite que Master Kouki n'a pas coutume de dormir ainsi étendu sur le pavé, à l'ombre de deux caisses de marchandises dans un des points les plus malodorants du port de Saïgon.(…) pourtant cela ne l'empêche pas de dormir de tout son coeur, son casque colonial rabattu sur les yeux, les mains jointes et la bouche entrouverte.(…) Une chaleur torride tombe du ciel de métal blanc. De grosses mouches bleues mènent leur ronde, et leur bourdonnement se mêle au murmure lointain et sourd du grand port indochinois… »
 
« Ling-Tsaï est mort ! Oh ! Dieu, ils l'ont tué, le cher petit vieux au sourire malin sous son chapeau. Il ne sera plus là, désormais, pour veiller sur Master Kouki, il n'y aura plus sa présence falote, ses yeux vigilants. Ling-Tsaï de conseil réfléchit, l'homme des manoeuvres et des ruses prudentes, Ling-Tsaï  aux mains habiles, son Nguoi bo gia* qui réparait les jouets cassés, jonglait avec les assiettes, et l’avait fait tant fait rire, l'enfant du bungalow de la montagne. La prescience de son abandon, de son horrible solitude envahit kouki.. On a assasiné Ling-Tsaï parce qu'il savait qui était Jack Balafre… et la menace reste là entière, plus lourde encore, plus précise. Elle rôde autour de l'orphelin désarmé.

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Au Pays de derrière mes yeux - 1943

(Souvenir d’enfance d’Anne Golon. Elle s’y donne le nom de Dominique et de M. Desbruyère à son père, le commandant Pierre Changeux )

« …Premières vacances : elles ont dans le souvenir de Dom la couleur verte des prairies, une fraîche couleur teintée de mauve, le mauve de ces iris francs et raides, où la petite Dom s'aventure, angoissée de sentir sous ses pieds la boue la saisir (…)

Mais les fleurs mauves, plissés, légère comme un papier crêpe, avec leurs nuances pâles et leurs pistils poudrés de pastel jaune, l'attire irrésistiblement ; elle avance vers elles ; les longues feuilles pointues lui caressent le menton, elle se prend les pieds dans les tiges dures et plates, s'étale au milieu des marais. Rien à faire, elle ne pourra jamais les atteindre.

Pourtant, en général, Dominique n’aime pas les fleurs, les iris seuls, nostalgiques et sévères, l’attire. Parmi les arbres, sous le ciel nuancé, elle se sent dépaysée, abandonnée, loin de ses jouets, de la grande chambre, la chaleur ronronnante du Mirus. Fille de l’hiver et de la solitude, Dominique n’aime pas l’été, les longues promenades qui l’arrache à son intérieur, à la toute petite vie intime où l'on se blottit comme l’escargot dans sa coquille. »

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